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No News is Good News, c’est le dernier album solo du rappeur Phonte, membre du groupe The Foreign Exchange et ex membre du groupe de rap Little Brother. Cet album est l’un de mes préférés cette année. Il est à aborder différemment des précédents projets de Phonte. Il y a autour de cet album une atmosphère assez triste, dû à la perte de proches pendant sa création. Phonte a souhaité sortir cet album simplement et enfin nous révéler pourquoi il lui a fallu du temps. Il y évoque le décès de son père et ses problèmes de santé, la relation père fils, la dépression, la maladie, son 2e mariage … Une manière pour lui de faire sa catharsis. C’est un projet à découvrir. C’est un album introspectif qu’il délivre pour une écoute solitaire.

EXPENSIVE GENES

« La tournée, ce n’est pas quelque chose que je désire faire avec cet album. Je ne vois pas comment les chansons peuvent marcher en live. Quand on a interviewé Solange pour son album A Seat At The Table (pour le podcast Questlove Supreme) elle nous disait la même chose pour son album. Mes chansons sont calmes et intimes, ce n’est pas un album que tu performes et sur lequel tu danses. C’est un truc que tu écoutes pour toi dans la solitude. Pas devant des gens, ça rendrait les choses un peu gênantes (rires). C’est un album qui s’écoute et pas un album que tu mets avant d’aller en boite pour lancer la vibe. Je ne pense vraiment pas que ce soit la vibe (rires). La vibe c’est plutôt : Tu conduis la nuit dans ta voiture (rires) et c’est cool, j’aime exister dans cet espace et faire de la musique pour cette raison. »

Sa particularité ? Rester naturel et franc même quand ce sont des mots durs, même quand c’est la triste réalité… « J’écris sur mes expériences et les choses que mes amis traversent ou que j’ai vu ou que je traverse. J’essaye toujours d’avoir une approche honnête » dit-il lorsque qu’il aborde des thématiques comme l’amour. Phonte a toujours été à l’aise avec le fait de rester vrai et de ne jamais s’inventer une vie : « Pour moi, c’est vraiment un processus, mais plus tu vieillis et moins tu en a quelque chose à foutre (rires). Tu es plus à l’aise avec qui tu es, tu acceptes plus les bonnes choses en toi et les mauvaises choses aussi et tu fais la paix avec ces différents aspects. J’ai 39 ans alors à ce stade, oui tu continues toujours de t’améliorer et il y a toujours des choses sur lesquelles tu peux travailler, mais à cet âge, tu es ce que tu es. Tu ne vas jamais te réveiller et dire : « Je suis devenu une nouvelle version à 50 ans. »  Nahhhhh je ne crois pas non (rires). Tu es ce que tu es. »

SWEET YOU

(Morceau où il évoque sa nouvelle relation.)

Il reste fidèle à lui-même. Un homme qui a grandi en Caroline du Sud. De son enfance il en garde un vrai sens du : What You See Is What You Get, une forme de pouvoir et surtout il ne triche pas. Je l’apprécie pour ça aussi car, j’ai trouvé qu’il apportait une force dans le Hip-Hop, celui d’être un homme intègre.

« Je n’ai jamais eu le choix, grandir dans le Sud a bien évidement joué un rôle sur mon sentiment de fierté. Dans le sud, il n’y a pas d’ambiguïté. Quand tu grandis là-bas, on te dit direct : « Surveille les Blancs » (rires), tu apprends ça directement (rires) comme un mécanisme de survie. Les Blancs sortaient le drapeau confédéré et tu savais direct de quoi il en retournait. J’ai toujours respecté ça car, je respecte quelqu’un qui a la dignité de me faire savoir où il se situe, même si je ne suis pas d’accord . D’ailleurs, je ne suis pas d’accord avec eux, mais je peux avoir du respect pour quelqu’un qui me sort le drapeau confédéré et me dit : « Mec je ne traîne pas avec les Négros !!! » Plutôt que celui qui fait semblant d’être un ami, mais secrètement veut me détruire. Cela m’a permis de connaître ma place dans ce monde et de l’accepter et de me construire à partir de ça. »

SUCH IS LIFE 

Il le dit et le répète, il a fait un album court de 10 chansons (33 min) pour les gens qui ont des choses à faire (rires), les gens occupés. Le paradoxe ? C’est que dans cette écoute rapide, cet album ne peut pas laisser indifférent. Il a une force, il interpelle. Il pousse à la réflexion, à l’introspection et amène à se poser la question notamment de la guérison des hommes Noirs. Car, oui plus que jamais en 2018, avec toutes ces attaques mentales, l’enfance, les erreurs, la dureté de la vie… Son album ouvre la question de panser ses blessures. On oblige à être fort, à ne parler de ses problèmes, à tout gérer seul et Phonte fort de son expérience partage sa vision. En tant que MC, mais aussi en tant que père :

« Si je devais parler à un jeune Noir, je lui dirais exactement ce que je dis à mes fils : « Vous n’êtes pas dans ce combat tout seul, vous n’êtes pas seul. Il y aura des moments dans votre vie où vous devrez faire face aux choses seul et personne ne peut vous dire quoi faire, c’est vos choix mais aucun homme ne doit être isolé. » Chaque homme qui rencontre du succès qu’il soit financier, dans son mariage, son travail, dans son art… Aucun n’a réussi tout seul. Les gens aiment construire cette idée (rires) : « Ohhh j’ai tout fait par moi-même je suis Self-Made (rires). » Tu dois commencer seul, mais personne ne termine seul à la ligne d’arrivée. C’est ce que je dirais aux frères. Un de nos échecs en tant qu’hommes noirs, c’est ce que l’on ne partage pas les informations entre nous. On souffre en silence, on ne dit rien. D’un côté je comprends pourquoi certains le font, je m’inclus dedans. C’est une manière de te protéger de ne montrer à personne ce côté vulnérable, mais il faut avoir ces conversations avec d’autres hommes et se rendre compte que beaucoup d’entre nous sommes dans la même situation. C’est ce que je dirais aux frères : « Vous n’êtes pas seuls, partagez l’information, parlez aux autres, recevez les retours. Peu importe ce qu’il t’arrive je peux te garantir qu’il y a probablement un homme qui est dans la même situation qui peut te donner un avis à ce sujet. »

Son évolution est un pur bonheur auditif. L’homme parfois léger, réaliste, drôle, que j’ai découvert il y a 12 ans apporte avec cet album un message encore plus fort.

PASTOR TIGALLO 

(Lyrics dans le titre)

« Pastor Tigallo est l’une des premières chansons sur laquelle j’ai travaillé pour l’album. En 2014, pour le 1er couplet. C’est l’une des chansons sur laquelle j’ai vraiment pris beaucoup de temps, pour que les paroles soient vraiment biens et être rigoureux. J’aime l’idée et j’aime jouer avec l’idée d’un pasteur. Celui que tout le monde vient voir quand il a besoin de guérir, mais le dernier couplet ouvre la question : « Où va le pasteur quand lui a besoin de guérir ? » J’ai toujours pensé que c’était quelque chose d’intéressant. Cette question que les gens qui sont vus comme des guérisseurs, des sauveurs, des leaders, des gens qui sont vus dans la communauté comme des gens qui aident les autres, eux où vont-ils quand ils ont besoin d’aide ? C’est le fil directeur pour cette chanson. »

Je trouve ce titre incroyable et vraiment touchant ! On y retrouve toutes les variations. Un homme qui arrive sûr de lui et puissant qui au fil du titre perd peu à peu de sa superbe. Il y évoque la dépression et conclut sur le décès d’artistes comme Prodigy, Phife du groupe A Tribe Called Quest et Combat Jack

Est-ce que la perte de ces artistes te donne un sentiment d’urgence sur ton art et ta créativité ? 

« Il y a une idée d’urgence, dans le fait que je ne veux plus perdre du temps avec de l’art en lequel je ne crois pas. Je ne ressens pas le besoin dans le sens : « Je dois écrire 8 ou 10 chansons » mais je ressens l’urgence dans le sens où j’ai envie d’être sûr de choisir des projets qui vont servir mon héritage de la meilleure façon. Tous ces frères qui sont décédés, c’était surtout des frères de ma génération et ils étaient tous légèrement plus âgés que moi. Alors, cela a été une prise de conscience pour moi. C’est choquant de penser qu’un homme un peu plus âgé est parti pour toujours. Et même mon frère Dave du groupe De La Soul qui parle de son combat avec la maladie (insuffisance cardiaque), ce sont les choses qui me font me poser et me dire: « Wow, qu’est ce qui est en train de se passer. »

Comme toujours, Phonte a ce truc de réussir à nous donner l’envie de suivre l’histoire jusqu’à la fin. Que peux-tu nous dire sur ta plume et ta manière d’écrire et est-ce que cela t’a donné envie d’aller plus loin sur les projets TV ? (Il a participé à l’écriture des titres dans la série The Break).

« L’art du story telling » …Hum. C’est une chose de raconter une histoire dans une chanson, mais c’est quelque chose de complètement different quand tu écris un synopsis. Écrire une chanson, pour moi part du principe : « Show Up late, Get Out Early » . Tu commences ton histoire au milieu, parce que tu veux attirer l’attention de ceux qui t’écoutent et tu n’as pas beaucoup de temps. J’essaye de me voir comme un économiste (rires) avec mes mots. J’essaye de ne pas les gaspiller et je ne veux pas faire perdre du temps aux gens, car moi-même je n’aime pas ça. C’est mon truc, j’essaye d’être synthétique et complet. J’ai peut-être des opportunités pour la TV que je suis en train de regarder en ce moment et si l’occasion se présente, je ferais de mon mieux. »

Phonte explore tous les styles sans complexe : « Je fais les trucs qui me plaisent (rires) les sons que je veux entendre. Les gens disent « Pourquoi il fait du Hip-Hop ? de la House ? » Pour moi, c’est de la musique : ça déchire ou non ! Je sais que les genres existent, et si je bosse sur l’un d’entre eux, je veux exceller dedans. Si je fais :

Asking For A Friend : 

 One too Many avec Kaytranada

ou un son avec DJ Spinna je veux que ça tue dans le genre dans lequel se classe le morceau mais à mes yeux, il faut que ça déchire. » Phonte, c’est aussi le fournisseur de bon son, qu’il partage sur les réseaux : « La plupart du temps, la musique me trouve, mes amis DJ m’envoient des trucs, j’utilise aussi les playlists sur Spotify, mes amis m’envoient des choses. Il y a bien sûr des choses que je ne peux pas partager, mais quand je peux, j’aime les mettre sur twitter et sur IG, c’est ce que vous devez écouter, c’est le « Fishgrease » (c’est la tuerie) ». En ce moment Phonte est sur ça : Dornik, Jonti, Bibio, Janelle Monáe... et se plonge toujours dans les classiques tels que Stevie Wonder.

Dans tes relations avec les autres artistes, tu maintiens des liens assez forts, parfois plus de 10 ans, qu’est-ce vous avez en commun ? :

« Il y a des gens dans cette industrie avec qui tu as un lien, ce truc indéfinissable, cette compréhension entre vous. Cela est toujours le cas avec Nicolay, Eric Roberson... Dornik, est lui aussi un frère que j’adore. Quelqu’un avec qui j’avance et qui continue de me garder inspiré,on s’envoie des titres. C’est rare de rencontrer des gens dans ce business, qui te nourrissent constamment qui te poussent à être meilleur et c’est important de garder ces gens dans ton cercle, car c’est comme ça que tu t’améliores. Le fer aiguise le fer, c’est comme ça que je vois ces frères. L’artiste Zo ! aussi … Ceux qui me permettent de rester au top de mon art. »

Pour 2018, Phonte nous prépare encore énormément de choses : « J’ai besoin de nouveaux challenges et de faire quelque chose qui me fait peur ». Bosser pour la tv, faire des voix pour les pubs, faire de la narration pour des livres audios… mais il n’oublie pas que la musique, c’est dans son sang et il promet de revenir très vite avec du son et une tournée pour The Foreign Exchange car, il se rappelle que le public Parisien a toujours soutenu son groupe. Phonte a bossé sur une reprise de Sade, il travaille aussi sur un new Tigallero, un New The Foreign Exchange et à nouveau des collaborations avec Zo ! 🙂

STAY HYDRATED

https://twitter.com/phontigallo

https://www.amazon.com/No-News-Good-Explicit/dp/B07B3VGC42

Crédit : Chris Charles pour Creative Silence

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